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Sleepless in Atlantic ocean

Publié le par Helene Bourdon

Sleepless in Atlantic ocean

Version française

Après cette épouvantable journée en tant que mother, j'ai enfin l'opportunité de faire une vraie nuit de sommeil. J'ai en théorie 8h pour dormir. C'est clé pour se remettre. Deux choses vont m’empêcher d'en profiter comme il se doit. La couchette en hauteur côté contre gite et les aléas de la journée. Pour éviter de "chuter" j'ai mis une extrême attention à faire mes nœuds de maintient de la bannette. Je les ai doublés et testés. Je suis bien emmaillotée dans mon sac de couchage, sécurisée et fatiguée. A peine je sens l'apaisement me gagner que j'ai envie d'aller aux petits coins. Après toute cette énergie à faire de beaux nœuds j'ai la flemme de tout défaire pour pouvoir descendre. Et oui si je ne rabaisse pas la bannette je ne peux pas descendre, je ne touche pas la bannette du dessous. Pour descendre je dois redescendre un peu ma bannette, mettre les pieds en appui sur le mur en face, pivoter et me laisser basculer le long du borde de la bannette. On est tellement gité que je pourrais presque marcher sur le mur d'en face.

Bref après de longues minutes je me rends à l'évidence, je dois descendre. Je sors avec peine de mon sac, fais les acrobaties nécessaires à la descente, cherche des chaussures (on a pas le droit de marcher pied nu), me traine tant bien que mal vers les WC en essayant de ne pas me défoncer un orteil ou la tête au passage. Une fois arrivé il faut tenir en équilibre sur le micro WC, pomper en se labourant le haut de cuisse puis faire le chemin inverse. Arriver de nouveau au niveau de la bannette, on enlève les chaussures, on commence l'ascension, on sécurise la bannette et enfin on tente de s'enfiler dans son sac de couchage. On a 30 cm d'espace en hauteur pour s'y glisser, se changer ou tout autre activité nécessaire. Cette expédition a terminé de me réveiller. Il est sans doute aux alentours de minuit.

Sleepless in Atlantic ocean

Du coup je repense à cette journée. Au lieu d'être le moment de fraicheur et de décompression dans un autre environnement, cette journée fut une lutte permanente ponctuée de brimades. Forcément je cogite. Qu'est-ce qui a bien pu m'amener à cette situation. Qu'ai-je pu faire ou laisser penser qui aurait pu entrainer tout ça? Est-ce que je le mérite? Est-ce normal? Dois-je l'accepter? Y-a-t-il des chances pour que ça aille mieux? Je commence à avoir des sueurs froides. Je ne vais pas bien. Je suis vraiment affectée. Je suis au plus mal. J'ai rarement été aussi mal dans ma vie. C'est dur, très dur. Le moral est au plus bas. Et je repasse en boucle les évènements qui auraient pu se passer autrement.

Si j'avais reçu le mail de Greg 1 an plus tôt, j'aurais participé au week-end de team building et ils m'auraient connu avant le départ. Si j'avais attendu la course 2015-16 comme initialement prévu j'aurais pu faire mes entrainements avec mon équipage et le connaitre au lieu d'être la seule que personne n'a jamais vu et ne connait. Si nous avions navigué à New-York tous ensemble comme n'importe quel autre équipage, ils auraient appris à me connaitre dans un contexte moins stressant que la course. Quand Freaky a demandé qui voulait barrer, ou jouer les navigateurs si je m'étais prononcée au lieu de rester réservée, j'aurais peut-être vécue une toute autre traversée. Si j'avais pu donner des garcettes à Freaky quand elle m'en a demandé au lieu de me les faire prendre des mains par Wim et d'en rire, peut-etre qu'elle n'aurait pas interprété ça comme un refus de l'aider. Je souriais car pour tous les nouveaux il y avait une sorte de petite compétition pour trouver se place. Il avait sans doute couru pour se mettre en avant. Et moi j'avais laissé faire et se faisant Freaky m'avait mis dans la case "feignante" ou "rebelle". Je ne saurais jamais. Beaucoup de si avaient tourné dans ma tête cette nuit là.

Sleepless in Atlantic ocean

Il me semble que je n'ai quasi pas dormi. Je suis à bout de force et je dois prendre mon quart alors que je suis sensée être au top après une vraie nuit de repos. Au lieu de ça je suis à bout physiquement et nerveusement. En montant sur le pont j'ai froid. Je suis gelée. Je suis frigorifiée, ça atteint le niveau des iceberg watch pourtant il fait bien moins froid. Je suis comme figée par mes pensées et le froid. Ed remarque tout de suite que ça ne va pas. Il me demande ce que j'ai. Je n'ose pas lui parler. Je mélange tout et me met à pleurer. Je repense au frère de ma belle-sœur en Ukraine qui risque de partir au front simplement s'il loupe son examen de fin d'année. S'il ne fait pas d'étude il est enrôlé d'office. Ce jeune garçon de 18 ans qui aime jouer sur son PC et coder va potentiellement se battre et risquer sa vie alors qu'il y a à peine quelques années on se baladait tranquillement en paix à Kiev. Je repense à toute cette nature sublime qui nous entoure. Ces dauphins, ces baleines, ces thons, ces espadons et tout cet océan que nous massacrons pour avoir des sushis et du poisson sur toutes les tables du monde. Je fais une sorte de nervous break down et j'ai le moral au plus bas. Ed sent bien que quelque chose d'autre se cache sous ces histoires mais n'arrivera pas à me sortir les vers du nez.

J'ai peur. J'ai peur de partager mon ressenti. Et s'il en parle. Si Freaky et Selfy se mettent à se braquer encore plus contre moi. Et si ça mettait les rounds the worlders encore plus en rogne contre moi. "oh la pauvre petite, on l a pas assez aidé" "c est normal tu es personne sur ce bateau". Je psychote et me sens diminuée. Je me sens minable pourtant au fond de moi je sais que je ne le suis pas. Je suis en lutte avec le fait de devoir m'écraser pour exister et exister en tant que moi. Je me dis que je ne mérite pas ça. La seule fois de ma vie où j'ai été aussi mal était quand mon premier chef me faisait du harcèlement moral. Rien au monde ne justifie ça. J'ai mis des mois à réaliser que ça en était. Premier job = pas de référence. heureusement pour moi je n'étais la seule victime et il a été muté. J'ai mis des années à m'en remettre. Je ne veux pas retomber là-dedans. Remonter la pente est trop long et trop difficile.

Sleepless in Atlantic ocean

Comment le dire? A qui le dire? De quelle façon? Mon intégration est déjà pitoyable, comment vais-je survivre à la fin de la traversée si je leur annonce qu'à l'arrivée je me barre. J'aurais déjà fait le plus dur avec la transat. Il ne reste qu'une semaine de festivités à derry puis 4-5 de mer pour contourner l'écosse (ce que j'attendais avec impatience), 1 semaine d'escale à Den Helder en Hollande puis 24h de sprint jusque Londres pour remonter la Tamise. Les étapes de navigation seront courtes. Je pourrais éventuellement survivre. Le plus gros problème concerne les étapes. Je ne me vois plus passer deux fois une semaine seule en Irlande ou en Hollande dans ce niveau de déprime. Seule sur un bateau pendant que les autres se sont loués des maisons ou des apparts auxquels je ne suis pas conviée. Rien à faire à part cogiter vu que personne ne viendra me voir. Je ne ferais qu’aggraver mon état de déprime et perdre 3 semaines de congés dont j'aurais bien besoin pour me remettre.

Naviguer autour de l'écosse je peux le faire autrement. Remonter la Tamise c'est sans doute un trip d'anglais. J'ai déjà remonté la Loire et sur le Belem en prime! Je préfère garder 3 semaines de congés pour partir avec des gens qui apprécient naviguer avec moi, m'apprécient et que j'apprécie! J'ai payé une somme énorme pour faire ce voyage et je ne serai pas remboursée. Je fais alors un calcul savant. Participer à cette course m'a couté 15 000 euros. Je peux réduire ça à une traversée de l'atlantique ou alors je peux voir plus loin. J'ai fait 4 semaines d'entrainement avec des professionnels. J'ai rencontré des gens extraordinaires de partout dans le monde pendant les entrainements et même dans mon équipage. J'ai navigué sur des 68 et des 70 pieds. J'ai navigué sur l'Hudson à New-York par un magnifique dimanche de juin. J'ai mis un an à préparer cette aventure. J'en ai profité pour récolter des fonds pour Mercy Ships et me faire connaitre au sein de ma boite. Bref, l'aventure englobe bien plus que les étapes de la course. Au final en finissant la traversée, j'aurais accompli le plus dur et le plus important. En gros je vais louper les étapes promotionnelles de la course sans grand intérêt humain. La décision est prise et je n'ai plus de regret. Je vais mettre 4 jours à en arriver là et oser annoncer qu'arrivée à Derry je ne poursuivrai pas l'aventure. A suivre au prochain épisode :)

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