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Nervous breakdown

Publié le par Helene Bourdon

Nervous breakdown

Version française

J’entame mon troisième jour sans dormir. Je ne sais pas comment je fais pour tenir mais je tiens. Je ne suis étonnamment pas plus fatiguée que d’autres jours de la traversée. Je suis dans une sorte d’état surnaturel. Peut-être est-ce cela que l’on appelle l’état de transe. Je ne dors pas, je reste éveillée dans cette couchette. Je ne sais plus trop si je cogite ou si mon esprit est vide. Je n’ai pas de sueurs froides. Je suis juste éveillée. Encore et toujours éveillée quoiqu’il arrive. J’en viens à l’évidence. Tant que je n’aurais pas pris la décision une fois pour toute de quitter le bateau à l’arrivée en Irlande je ne trouverai pas le sommeil. Je le sais au fond de moi, je ne peux pas continuer comme ça. Mais comment l’annoncer. A qui le dire. Bien évidemment je dois le dire à Vicky. Mon quart également, oui surement mais à part Robin, Ed et Richard je pense que tout le monde s’en fichera.

Je passe une énième journée sur le pont. Nous en sommes à 12 jours en mer. C’est le jour du solstice d’été. Nous devons arborer fièrement des drapeaux de tous les pays et un fanion que Vicky a récupéré en Australie pour célébrer le « sailstice ». Cette photo doit aller dans un magasine nautique. Cette photo sera également mise sur le blog en ligne de Vicky. Ce sera la première et la dernière photo de moi sur le blog de Switzerland. Mes amis et ma famille à terre auront pour la première fois des « nouvelles » de moi. Je suis « brésilienne » et pas trop mal placée sur le cliché. Sachant qu’il sera publié et mon premier signe de vie, je souris sur cette photo même si le cœur n’y est pas.

Une journée comme les autres se déroule. Pas d’évènement extraordinaire. Pas de vexation. Je suis juste lasse et la fatigue me rattrape. Plus que la fatigue, l’extrême épuisement me guette. J’ai froid. La nuit tombe et j’ai froid. Il ne fait pas plus froid qu’au nord du Canada mais je suis gelée. Je me blottis au fond du cockpit et me mets en position du fœtus pour tenter de ne pas geler. Je n’ai « pas le droit » d’aller à l’intérieur, je dois être sur le pont même si je suis entre deux manœuvres. Au bout de peut-être une ou deux heures, notre chef de quart prend enfin pitié et me propose d’aller au chaud si je suis tant à l’agonie.

Nervous breakdown

Il n’en fallait pas tant pour aiguiser la bipolarité de Freaky. Au moment où j’allais enfin rentrer dans le bateau, elle se précipite sur l’échelle et me grille la priorité. Elle m’affirme qu’il faut absolument qu’elle se couche et prenne un thé ou je ne sais quel autre excuse. Freaky descendant je me vois contrainte de rester sur le pont en attendant qu’elle remonte. Elle va rester en bas jusqu’à la fin du quart sans que personne ne trouve à y redire. Je vais donc continuer à geler sur le pont sans échappatoire possible. De manière totalement hallucinante, en remontant avant la fin du quart, Feaky va me remercier en me disant que se reposer lui a fait le plus grand bien et que c’était une excellente idée. A peine est-elle remontée sur le pont que je descends enfin afin de ne pas mourir de froid.

Le deuxième quart est déjà debout. Je me dis chouette je vais pouvoir aller me coucher direct. Et ben non. Bitchy est la seule à ne pas se lever. J’attends. J’attends environ 20-30 minutes sur le pas du couloir. Elle ne se lève pas et je sais qu’elle m’a vue. Je suis assise là à côté du deuxième quart. Je ne vais pas bien. Je ne vais pas bien du tout. Au bout d’un certain temps quelques-uns s’inquiètent. Étant à moins d’un mètre d’eux, difficile de ne pas me voir. Je suis là, l’œil vide avec toute la tristesse du monde sur mon visage. Je ne veux qu’une chose: aller m’allonger et pleurer. Je suis à bout. Et Bitchy ne se lève pas. On me conseille d’aller me coucher mais je ne peux pas il y a Bitchy. Finalement, à 5 minutes du changement de quart, Bitchy se décide enfin à se lever. En passant, elle me donne une tape dans le dos de sollicitude lorsque nos chemins se croisent dans le couloir. J’ai envie de la frapper, c’est violent. Elle fait style je compatis alors qu’elle n’en a rien à faire. Ce qui me retient est juste que je serai encore une fois la grande perdante d’une telle attitude.

Ça est je suis enfin dans ma couchette. Je peux enfin lâcher. Tout lâcher. Des larmes coulent. Ça coule encore et encore. Je ne peux plus m’arrêter. Richard B, le médecin de notre bateau vient me parler. Il s’inquiète. Je ne peux m’empêcher de pleurer. Il me demande si j’ai mal quelque part. Je lui explique que je suis « juste » au 36è dessous. Il me dit que c’est normal mais qu’on ne peut pas continuer comme ça. Je lui raconte. Je lui raconte tout : les brimades, le manque de sommeil, l’envie de tout quitter. Il comprend ce que je ressens. Il avait déjà fait avec eux la manche en Australie. Ils avaient déjà été tellement odieux avec lui qu’il avait hésité à revenir pour cette manche. Il sait au combien ils ne sont pas accueillants. Il est revenu car c’est une telle expérience qu’il ne peut pas abandonner. Il sait plus faire abstraction que moi de ce genre d’évènement. La maturité surement et aussi le fait d’être un homme doit également jouer en sa faveur. Il reste avec moi un peu car il est à la navigation. Il n’a pas à être sur le pont. Il me demande l’autorisation de parler à Vicky en mon nom. Je lui accorde.

Mon quart se couche et je continue de pleurer. Je vais pleurer les 4 heures durant. Dur de me lever et me préparer pour remonter sur le pont. Je ne peux pas y aller. Je ne veux plus. C’est alors que juste après le changement de quart Vicky me demande de l’accompagner. Notre chef de quart sera également conviée. Nous allons dans la proue là où sont stockés les bouts et les voiles pour être tranquilles pour discuter. Vicky me dit que Richard lui a parlé. Elle veut savoir de ma bouche ce qui ne va pas. C’est difficile de dire pourquoi mais je ne vais pas être totalement franche. Il reste encore plusieurs jours de navigation et je ne veux pas être encore plus rejetée vu que notre chef de quart est là pour entendre ce que je vais dire. J’explique que j’ai perdu le sommeil, que je ne suis pas vraiment intégrée et que mes priorités ont changé. Je ne suis plus en phase avec ce projet et je souhaite quitter l’aventure à l’arrivée en Irlande. Je ne me vois pas passer deux fois une semaine seule à l’étranger alors que je pourrais être en France avec mes amis et ma famille dans un bon lit.

Nervous breakdown

Vicky est déçue et me propose quelque chose. Elle va me changer de poste et me faire passer à la navigation à la place de Robin en binôme avec Selfy. Je serai moins sur le pont et donc j’aurais moins froid. Elle va également donner des consignes à notre chef de quart afin qu’elle fédère un peu plus son équipe. Elle va également instaurer des animations au changement de quart du midi pour qu’on apprenne à se connaitre. Elle veut que l’on fasse un pacte. Elle a jusqu’à la fin de la traversée pour me convaincre de rester. Si à la fin du parcours je ne suis toujours pas mieux j’aurais le droit de partir. Elle me demande de retenir ma décision jusqu’à l’arrivée et de nous donner une chance. Afin de sceller ce pacte, elle veut que l’on se face un gros câlin à trois. Un beau hug avec un grand sourire à l’américaine. C’est un peu forcé mais pourquoi pas. C’est l’intention qui compte.

La rumeur se repend comme une trainée de poudre sans grande surprise. Ed vient me voir et me fait remarquer que j’aurais pu lui en parler pour soulager ma peine. Qu’il avait bien vu que ça n’allait pas mais bon ça ne tenait effectivement qu’à moi de me confier. Il a raison mais c’est facile à dire avec le recul. Quand on est dedans et mal c’est moins évident. Notre chef de quart va également venir vers moi. Je ne vais réaliser que lors de notre discussion que c’est la première fois qu’elle me parle en 12 jours. Elle me demande tout simplement d’où je viens. Elle me demande également si j’ai déjà navigué avant les entrainements de la clipper. Je suis sidérée. La personne responsable de ma vie et des postes sur le pont, celle qui est avec moi 24h sur 24h depuis 12 jours avec rien d’autre à faire que de communiquer avec son équipage ne sait pas qui je suis. Pire elle ne sait pas que je m’y connais en voile. Je lui explique que j’adore naviguer et que j’ai déjà fait des régates sur des bateaux plus petits bien sûr. Avant de me quitter, elle me lancera un « tu seras contente quand tu seras arrivée, tu pourras naviguer sur tes « petits » bateaux » (en insistant bien sur le mot petit).

C’est là que sortie de nulle part et telle une vipère Freaky surgit. Elle s’installe à côté de moi à la contre gite tout sourire :

Freaky : Alors Hélène, comme ça tu veux nous quitter ?

Moi : oui

Freaky : c’est surprenant tu t’étais si bien intégrée, tu avais le droit de régler le spi.

Je lui sors alors à peu près le même blabla qu’à Vicky, histoire d’être cohérente. C’est alors qu’elle me sort la phrase qui va éclairer beaucoup de choses.

Freaky : C’est tellement Français ! Tu es allée voir la chef sans même être venue nous voir ou parler à notre chef de quart !

Je suis sidérée. Je ne vois pas comment j’aurais pu parler à notre chef de quart, sachant qu’au bout de 12 jours elle ne s’était toujours pas inquiétée de mes compétences de navigation ou même de savoir d’où je venais ! Sans parler du côté français. Cela m’a rappelé de grands moments de racisme primaire français-anglais. Je n’avais pas réalisé mais avec certains d’entre eux, notamment les plus vieilles, cela avait certainement dû en rajouter une couche contre moi… Me voilà prévenue ! En tout cas, grâce à cette révélation je vais retrouver le sommeil. Je ne vais pas non plus dormir toute la durée de mes quarts off du jour au lendemain mais ça va aller en s’améliorant et je vais au moins fermer l’œil quelques heures par jour.

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